« L'adoration a changé ma vie »
Le Père Jean-Philibert, 54 ans, curé d'Avignon-centre,
raconte comment Dieu l'a "repêché" alors qu'il
allait abandonner son ministère.
(Propos recueillis par Luc Adrian pour Association Etoile Notre-Dame)
Comment avez-vous découvert l'adoration
eucharistique ?
Père Jean-Philibert - J'ai été ordonné en
1977, dans l'enthousiasme, mais je ne savais pas vraiment pourquoi j'étais
prêtre. Passé la lune de miel des trois premières
années, j'ai éprouvé de plus en plus de doutes
sur mon ministère. J'avais de moins en moins le moral, et l'impression
de gérer un cimetière. La communauté ressemblait
à un géant endormi dans un coma profond. Raison de plus
pour garder la musique -
je suis musicien de formation (piano-synthé) -
afin de ne pas sombrer dans la déprime !
Je partageais donc ma vie entre le ministère et les concerts
avec un orchestre professionnel. Mais c'était un cercle vicieux...
Un jour, un confrère me dit : «
Moi, j'ai 60 ans, je tiens
encore cinq ans, après je me barre ! Je prends ma retraite, j'ai
assez donné». Au moment de nous quitter, il ajoute : «
Allez,
laisse tomber, le système est foutu, le bateau coule...»
En fait, c'était moi qui coulais. J'étais prêt à
abandonner, écartelé entre mes deux maîtres : Dieu
et la musique. C'est sûr, il y en avait un de trop. On ne peut
pas être prêtre à mi-temps.
Je suis allé voir l'évêque et je lui ai rendu mon
"tablier" : j'ai démissionné de tous mes engagements.
Je me suis retrouvé avec un vide énorme dans ma vie, que
ne remplissait même plus la musique. J'étais désespéré!
Qu'est-ce qui vous a sauvé ?
P. J-Ph. – En juin 1993, j'allais abandonner totalement le ministère,
lorsqu'un confrère m'a invité à aller à
Milan, à la
paroisse Sant Eustorgio, où se tient chaque
année un colloque sur les Cellules paroissiales d'évangélisation
lancées par le curé,
Don Pigi.
Je n'avais rien à perdre, c'était ma dernière chance.
Or là, j'ai reçu une formidable grâce de conversion
et de réconciliation, avec beaucoup de larmes à la clé,
des larmes qui lavent une vie, des larmes qui ouvrent les vannes à
l'Esprit Saint. J'ai vu une paroisse vivante, des prêtres et des
laïcs heureux, des liturgies bouleversantes d'allégresse...
Et j'ai compris que la vitalité d'une paroisse tenait à
son enthousiasme pour l'évangélisation soutenue par la
prière d'adoration.
Vous êtes revenu à Avignon sur
un petit nuage ?
P. J-Ph. - Mes paroissiens n'en croyaient pas leurs yeux : j'étais
parti en pleine déprime et je rentrais remonté à
bloc. J'ai redécouvert le goût de la prière et celui
de célébrer l'Eucharistie. J'ai réouvert l'église
- elle était toujours fermée en dehors des messes -, c'était
une révolution ! Combien de fois étais-je arrivé
le dimanche matin comme un zombie, après une nuit blanche, pour
célébrer la messe en vitesse avant d'aller me coucher
? Combien de fois mes paroissiens avaient-ils lu sur la porte de l'église:
«Pas de messe aujourd'hui», car
j'avais un concert à trois cents kilomètres ?
Puis, j'ai lancé une journée d'adoration chaque premier
vendredi du mois. Le Seigneur étant redevenu le centre de ma
vie, il fallait aussi qu'Il soit le coeur de la paroisse. A ma grande
surprise, des foules sont venues !
Ça m'a d'autant plus touché que je ne savais pas ce qu'était
l'adoration !
Les fruits ne se sont pas fait attendre : ferveur, engagement, service,
communion fraternelle, etc. Ce fut un encouragement à instituer
l'adoration quotidienne de 7 h du matin à 7 h du soir.
Vous étiez pionniers à l'époque ?
P. J-Ph. -Oui... On nous a regardés comme des cinglés
- au mieux - ou de dangereux rétrogrades. J'ai entendu le vicaire
épiscopal dire : «Une pastorale basée sur l'adoration
est une pastorale vouée à l'échec».
La situation a changé aujourd'hui ?
P. J-Ph. -Oui. Ce même vicaire est aujourd'hui curé...
et il a mis en place un temps d'adoration dans sa paroisse. Il y avait
chez beaucoup de prêtres de cette génération la
crainte d'un acte de piété individualiste et stérilisant
l'engagement. Jean-Paul II a incontestablement bousculé nombre
d'idées reçues sur le sujet, il a inlassablement rappelé
les vertus de l'adoration eucharistique, dont il était un fervent
«pratiquant».
On a du mal à croire que l'adoration vous était inconnue.
P. J-Ph. Oui et non. Oui au sens où je ne fais pas partie d'une génération
«spirituelle» habituée à cela. Je n'ai jamais
entendu ce mot au séminaire. En quinze ans de ministère,
je n'avais jamais prié
- ne fût-ce qu'une heure - devant le Saint-Sacrement.
Non, au sens où j'ai reçu plusieurs signes m'ouvrant à
cette vénération de la Présence réelle du
Christ. En 1974, je suis allé visiter mon directeur spirituel
à l'abbaye de Tibhérine, en Algérie. Tant qu'à
être bloqué là-bas, autant en profiter pour faire
une retraite, me suis-je dit. Et lorsqu'il m'a proposé de me
confesser, je n'ai pas osé refuser. Comme pénitence, il
m'a donné «une heure d'adoration».
Une heure ! C'était pour moi un siècle. Je suis allé
m'agenouiller devant le tabernacle... et j'y suis resté deux
heures, accroupi sur les talons, dans un état étrange
de béatitude, comme
si un drap très doux m'enveloppait. C'est mon confesseur, inquiet
de mon absence, qui est venu me "réveiller". J'étais
dans la joie et l'action de grâce.
Ça n'a pas duré ?
P. J-Ph. Quelques mois plus tard, en visitant le Foyer de Charité de Rochefort-du-Gard,
je découvre l'Eucharistie exposée dans la chapelle. Or
l'hostie m'est apparue auréolée d'un halo lumineux très
intense, qui ne pouvait s'expliquer par un éclairage. Cela m'a
troublé. J'ai demandé
à Dieu : «
Si ce que j'ai vu est vrai, donne-moi un signe».
Le dimanche suivant, après la cérémonie des premières
communions, un enfant m'offre une image. J'en choisis une au hasard,
et je lis le texte suivant : «
Que l'Esprit Saint vous garde fidèle
aux leçons de l'hostie». Je m'exclame : «
ça
alors !» Le signe m'était donné...
Vous avez pourtant continué votre vie de prêtre à mi-temps ?
P. J-Ph. Oui. Je n'en étais pas encore à mettre l'adoration dans
ma vie. Il a fallu que je m'effondre pour que, l'Esprit aidant, j'accepte
de mettre le Seigneur au coeur de mon existence.
I:adoration m'a recentré sur mon ministère. Comme le Christ
creuse le coeur de ses priants, cela les conduit à un désir
de conversion. Les gens sont venus me voir pour me demander ce qu'on
ne peut demander qu'à un prêtre. Moi qui n'avais quasiment
jamais pratiqué le sacrement de réconciliation, je me
suis retrouvé à confesser plus de quatre heures par jour,
plus deux heures d'adoration quotidienne ! J'ai redécouvert jusqu'où
pouvait aller la grâce du Seigneur dans le pardon donné.
Car lorsqu'on se réoriente dans le ministère, les charismes
sont donnés. J'ai constaté que l'adoration amenait l'évangélisation,
et que l'évangélisation amenait les vocations.
Adorer pour vous, c'est... ?
P. J-Ph. «
Contempler le visage du Christ», selon la belle formule
de Jean-Paul II, et se laisser contempler par Lui. Se reposer sur la
poitrine du Seigneur, comme saint Jean pendant la Cène: il n'y
a pas forcément grand-chose à dire mais on se laisse regarder,
on se laisse consoler.
Avez-vous une méthode ?
P. J-Ph. Surtout pas! C'est un apprentissage du «
être là,
avec Lui». On peut commencer par dix minutes, en priant ainsi
: «
Viens dans ma vie, Seigneur. Je T'ouvre les portes de mon coeur
comme les portes de ce tabernacle». Puis on lit un passage de
l'Evangile du jour pour nourrir la méditation. Il est fort probable
que vous ne verrez pas le temps passer et que la durée de votre
adoration va s'allonger...
Où en êtes-vous avec la musique ? Je pensais autrefois:
«Le jour où tu lâcheras le synthé, tu tomberas
en dépression. Or j'ai abandonné la musique sans déprime,
au terme d'une désensibilisation que j'attribue à l'adoration,
qui est comme un "Karcher de grâces". Je me souviens
de mon dernier concert : il a duré quatre heures, j'ai pleuré
pendant quatre heures.
Puis ce fut fini. Saint Paul avait été fou dans le judaïsme,
moi j'ai été fou dans la musique. J'ai eu mon chemin de
Damas. Il m'arrive de jouer, pour faire plaisir, mais ça n'est
plus le coeur de ma vie. J'ai choisi ma priorité : le Christ.
Je ne l'ai jamais regretté...!